Chapitre 3 – Les crânes blancs

Keran serra les mâchoires, il aurait bien voulu lui faire bouffer ses dents à cette petite salope qui l’avait fait cavaler sous le soleil brûlant. Mais le Croupier avait été clair à ce sujet, il devait la ramener entière s’il tenait à la vie. Trois jours, cela faisait trois jours qu’il ratissait ce foutu désert sur la piste de cette merdeuse et voilà qu’il tombait dessus par hasard au volant d’un van miteux !

Il tapota sur le manche de sa batte de baseball posée contre sa jambe au rythme de la musique qui sortait des vieux amplis près de lui. Après tout, si le Croupier la voulait vivante c’est qu’il avait l’intention d’en faire un exemple. Il frissonna à cette pensée, si lui était sadique ce n’était rien à côté de ce vieux malade. Il s’avait déjà ce qui arrivait à ceux qui s’étaient opposés à lui.  Finir suspendu à des poteaux, agonisant au soleil pendant des mois à la merci des vautours n’était pas une fin agréable…

Il fixait de ses yeux vairons, la jeune femme brune entravée par de lourdes chaînes à son pick up, quand celle-ci tourna la tête vers lui, défiant son regard. Elle n’avait pas peur, elle se croyait maline. Grosse erreur, se dit-il en lui lançant un sourire mauvais.

Il se passa la main dans ses cheveux coiffés en crête, puis se leva lentement de son trône de fortune, une vieille banquette récupérée sur une carcasse de voiture. Une fois debout, d’une taille imposante et plutôt large d’épaules, il dominait facilement ses hommes d’une tête. C’est grâce à cette carrure de colosse qu’il avait réussi à s’imposer parmi les maraudeurs et son visage couturé de cicatrices était la preuve des nombreux combats qu’il avait dû mener pour y arriver. Alors ce n’était certainement pas cette gamine qui allait lui tenir tête. 

Il avança lentement vers le pick up, fixant toujours la jeune femme, tapant sur sa jambe avec sa batte et secouant la tête en mesure avec le boom-boom sortant des enceintes. Autour de lui, ses hommes continuaient de danser et de boire autour du feu.

Keran souriait toujours, mais ce sourire n’augurait rien de bon.

 Il ne pouvait pas la tuer mais rien ne l’empêchait de la malmener un peu après tout, et il n’allait pas se gêner…

– T’as vraiment cru que tu pourrais fausser compagnie au patron ? lui lança-t-il en s’approchant d’elle. Mais t’as oublié à qui tu avais à faire…

La jeune femme affronta son regard quand il se baissa à son niveau et sans hésiter, lui cracha au visage. Keran eut un léger mouvement de recul et s’essuya lentement d’un revers de main. Cette fois s’en était trop, perdant son sang froid, il laissa exprimer sa rage, en l’espace d’une fraction de seconde, il jeta sa batte au sol et attrapa la fille brutalement à la gorge de sa main redevenue libre. Elle se débattait tant bien que mal mais Keran commença à l’étrangler, s’approchant tout près d’elle.

– On n’échappe pas au Croupier, salope ! Gronda t-il les yeux dans les siens.

Il la plaqua contre le pare-buffle en serrant plus fort encore. Elle agita les jambes, tentant de le repousser. Elle essaya de parler mais ne réussit qu’à produire de faibles râles, faisant jubiler encore un peu plus le chef des “crânes blancs”. Il avait bien l’intention de s’amuser un peu avant de l’amener devant le Croupier

Keran savourait cette pensée quand, malgré la musique derrière lui, le déclic d’un revolver qu’on arme juste au-dessus de sa tête le ramena à la réalité. 

– Lâche-la…

Il leva la tête interloqué, pour voir assis sur le capot de son pick-up, juste devant lui, un homme plutôt fin, aux yeux dorés et aux cheveux ébouriffés qui pointait le canon de son flingue sur son front.

***

En descendant le long de la falaise pour rejoindre le plateau, Khammy réfléchissait encore sur la meilleure façon d’agir. Le but était de laisser à Lunnah le temps d’aller récupérer des armes à l’intérieur du van. 

Il s’approcha du campement, aussi silencieux et discret qu’un félin. Se glissa jusqu’à l’arrière du pick-up, observant en même temps la scène se déroulant entre l’armoire à glace et sa victime. Au début, il voulait détacher la fille discrètement avant de rejoindre le van, mais opta finalement pour un plan plus audacieux, quand il vit ce qui était en train de se passer. Si avec ça je ne me fais pas remarquer je ne sais pas ce qui leur faut à ces tarés… songea-t-il amusé.

A présent installé sur le pick-up, Khammy braquait son arme sur Keran, le chef des “crânes blancs”. Comme il fallait s’y attendre, son intervention ne fut pas bien accueillie. Très rapidement, la totalité du campement l’observa, abasourdie. Le boom boom de la musique continuait de faire vibrer les enceintes en arrière plan.

– C’est quoi ce bordel… s’emporta Keran en relâchant le cou de sa prisonnière dans un geste violent.

– Et pas de conneries… l’interrompit Khammy aussitôt. Ou je t’explose….

Après s’être prudemment relevé pour prendre la mesure de ce qu’il se passait, Keran tourna légèrement la tête. Derrière lui, ses hommes qui observaient la scène, commençaient à s’agiter, prêts à intervenir au moindre geste de leur chef. 

Khammy se tendit un peu, c’était là que ça se corsait, il ne restait que deux balles dans son barillet et pour couronner le tout, son chargeur de rechange était tombé dans le nid du Nock’rax.

Si jamais ça dégénérait, il allait devoir se battre et il n’avait pas du tout envie ! Keran était plutôt imposant et semblait rapide malgré sa carrure. Mais ce n’est pas ce qui le gênait en réalité. Il ne s’inquiétait pas vraiment de devoir se battre contre lui, c’était plutôt l’idée que ça lui prendrait de l’énergie… Il était de nature fainéant…

Pendant un temps qui sembla une éternité, ils se fixèrent sans bouger comme dans un vieux western, dans une tension quasi palpable. Puis contre toute attente, Keran fît un geste lent du bras à l’intention de ses hommes sans quitter Khammy des yeux, levant la main à plat, leur signifiant ainsi de ne pas bouger. Khammy soupira discrètement et sourit. Son coup de bluff marchait.

– Bien ! Voilà ce qu’il va se passer… continua Khammy dans un sourire en tendant sa main droite ouverte. Lunnah ? 

Lunnah qui de son côté avait récupéré une carabine dans le van, s’approcha du pick up par la droite et jeta un second revolver en direction de Khammy. Il l’attrapa sans même tourner la tête, visant toujours Keran, le défiant du regard. 

Il visa le gros cadenas sur le côté  du pick up, qui maintenait les chaînes. Ce dernier explosa sous l’impact, les chaînes tombèrent au sol dans un gros bruit métallique, libérant la prisonnière.

– Maintenant tout le monde recule… ordonna Khammy, une arme dans chaque main.

La jeune fille débarrassée de ses liens se leva et, sans demander son reste, se réfugia derrière Lunnah qui tenait toujours en joug les autres pillards avec sa carabine. 

Keran voyant que la situation lui échappait complètement, regarda Khammy, menaçant.

– Tu devrais pas te mêler de ce qui te regarde pas, petit con… Gronda t-il.

Khammy sourit à sa remarque puis sans cesser de le viser, se leva et descendit du pick-up. 

– Ouais… ça on me le dit souvent… 

Keran fulminait, serrant les poing de colère. 

– Tu vas le regretter… siffla-t-il entre ses dents.

Le jeune homme hocha la tête, il le croyait sur parole, il suffisait de le regarder. Il contenait tellement sa rage que ses veines palpitaient sur son cou de taureau. Il va nous faire un ulcère si il continue comme ça, pensa-t-il, tout en reculant pour rejoindre Lunnah et la jeune fille. 

– Maintenant on dégage d’ici ! dit-il à leur attention sans quitter Keran des yeux.

***

Si face à une “bestiole” de plusieurs mètres de haut, Lunnah savait comment réagir, face à une bande de maraudeurs ivres et complètement cramés, elle était bien moins à l’aise. Ces types étaient vicieux et imprévisibles. Heureusement, Khammy semblait assez sûr de lui et elle devait l’avouer, son plan fonctionnait ! 

Pendant que ce dernier se donnait en spectacle, elle eut largement le temps d’aller jusqu’au van. A son grand étonnement, les clefs étaient restées sur le contact…

Décidément ces gars-là ne brillaient pas par leur intelligence ! 

Lunnah récupéra rapidement des armes pour eux deux et se dirigea vers le camp pendant que Khammy continuait son petit numéro de bluff.   

A présent que la fille était sortie d’affaire, ils entamaient la phase la plus délicate. Celle qui consistait à déguerpir sans se faire truffer de plombs. Ce serait sûrement une bonne chose que personne ne les suive pensa-t-elle…

Maintenant les maraudeurs en joue, elle réfléchissait à la meilleure façon de les ralentir pendant qu’il retournerait au van.

A sa droite, s’entassaient les motos décorées de trophées humains.  Lunnah afficha une mine de dégoût et sans quitter la bande des yeux, s’en s’approcha, attiré par un objet brillant dans la semi obscurité. 

Dépassant d’une sacoche, un magnifique colt au manche gravé lui faisait de l’œil. Au fur à mesure des années à suivre Khammy, Lunnah avait acquis une bonne expérience en matière d’arme à feu, elle reconnut sans problème qu’elle avait devant les yeux un COLT PEACEMAKER, ce genre d’arme valait une vraie fortune. Forcément elle ne résista pas à la tentation et le prit. Après tout ce dit t-elle, ils avaient bien mérité une compensation après cette journée merdique !

En voyant le visage du géant se décomposer au moment où elle cala le flingue dans sa ceinture, elle comprit à qui il appartenait… Un frisson la traversa soudain, ce type n’hésiterait pas une seule seconde à la tuer s’il en avait l’occasion, lentement si possible… 

Lorsque Khammy commença à reculer vers le van en lui suggérant d’en faire de même, elle ne bougea pas.

– Attends… commença-t-elle, sans lâcher les pillards des yeux.

D’un geste rapide, elle vida son chargeur sur les pneus des deux motos ainsi que sur les roues avant du pick up. De cette façon, elle assurait leurs arrières.

– Maintenant on peut y aller ! dit-elle en reculant à son tour pour rejoindre les autres.

Khammy de son côté était déjà derrière le volant tentant de démarrer le moteur. 

Lunnah continua de reculer puis arrivée à quelques mètres du van elle se retourna et courut vers la porte arrière du van resté grand ouverte. 

– VOUS ATTENDEZ QUOI BANDE DE CONS !!! BUTEZ-LES !!! hurla Keran derrière elle.

A ces mots, les maraudeurs se précipitèrent sur leurs armes restés dans les sacoches des motos et commencèrent à lui tirer dessus. Les balles fusèrent autour d’elle, sifflant à ses oreilles et manquant de la blesser. En quelques enjambées seulement, elle arriva au van et se jeta à l’arrière par la portière ouverte.

– Fonce ! cria-t-elle à Khammy en tentant de la refermer pour se mettre à l’abri.

Khammy, pied au plancher, accéléra dans un énorme nuage de poussière. Les pneus crissèrent sur le sable froid et le van partit en trombe, s’enfonçant dans la nuit, pourchassé par les maraudeurs déchaînés.

***

Resté en arrière, Keran tenta de contenir la colère qui bouillait en lui. Il venait de se faire humilier par un petit con arrogant et deux gamines ! Autour de lui, ses hommes complètement ivres et déboussolés tentaient de partir à la poursuite des fuyards mais les pneus éclatés les bloquèrent rapidement.

Face à cette scène, il laissa exploser sa fureur, empoignant sa batte de baseball, il éclata les enceintes tout en hurlant sa frustration, plongeant le campement dans le silence. Quand il fut enfin calmé, reprenant son souffle, il se tourna vers ses hommes qui l’avaient rejoint entre-temps.

– Réparez moi ces foutus motos et vite ! On va retrouver cette bande de merdeux et je vous jure que ça va être sale !!!

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