Chapitre 2 – L’église abandonnée

Le soleil était haut à présent, la chaleur devenait de plus en plus étouffante. Lunnah s’assit sur le perron de la vieille église, épuisée et énervée. Devant elle s’étendait le désert à perte de vue, sans aucune ombre à l’horizon. Khammy vint s’asseoir près d’elle, les viscères qui recouvraient ses vêtements commençait effectivement à sentir très mauvais, lui arrachant une grimace de dégoût. Même si dans l’immédiat ses pensées était tourné vers un souci bien plus gros…

Qui avait bien pu leur voler le van ? Les maraudeurs n’étaient pas connus pour leur discrétion et puis il n’y avait aucune autre trace de voitures ou de pneus autour de l’église. À bout de nerf, elle finit par faire exploser sa colère.

– Génial ! On est coincé dans le désert, sans véhicule, sans eau, et en plus tu pues la charogne ! 

Elle jeta un regard noir à Khammy en attendant sa réaction. Celui-ci sortit son paquet de cigarettes écrasé de sa poche, craqua une allumette et s’en alluma une. Après avoir pris une première bouffée, il tourna un visage agacé vers Lunnah.

– Sans déconner…  Je m’en étais pas rendu compte…

Lunnah haussa les épaules, elle était hors d’elle, mais elle savait que ça ne servait à rien d’insister. Khammy n’était pas du genre à s’énerver, mais là il n’était visiblement pas non plus d’humeur à supporter ses remarques. Et puis ce n’était pas de sa faute, elle devait le reconnaître. Elle prit le temps de se calmer et de faire le point.

– Je veux dire, ya pas un chat ici ! Le van a pas pu disparaître tout seul !

Un silence pesant s’installa autour d’eux pendant quelques instants avant que Khammy, après avoir expiré une nouvelle bouffée de fumée, ne reprenne la parole.

– Il y avait quelqu’un dans l’église… Je l’ai vu s’enfuir  juste avant que le Nock’rax ne me tombe dessus.

Tout s’expliquait à présent, le fuyard avait dû sûrement profiter de l’occasion et comme le van était resté ouvert c’était facile de partir avec en conclut Lunnah. 

Mais même s’ils avaient une explication cela n’arrangeait pas leurs problèmes, loin de là ! Fatiguée de réfléchir, elle se leva et commença à étirer tous ses muscles, encore tendus par ce qu’ils venaient de traverser.

– Super ! dit elle, on est pas plus avancés !

Khammy se leva à son tour et écrasa son mégot. Puis sans oublier sa nonchalance habituelle, se dirigea vers le jerricane vide qui gisait sur le sable, là où se trouvait leur véhicule peu de temps auparavant. Lunnah le suivit des yeux avec curiosité. 

– J’ai vu un robinet sur le côté du bâtiment, avec un peu de chance il devrait y avoir encore de l’eau dit-il en ramassant le bidon au sol et en se tournant vers Lunnah.

Elle se dirigea vers lui en continuant ses étirements, puis avec une mine détachée, ramassa sa veste non loin de lui et répondit :

– J’ai repéré une voiture en bon état sur la route, un peu avant d’arriver, une mustang… je vais y jeter un œil…

Lunnah réalisa qu’elle n’était plus vraiment en colère, après tout, la situation n’était pas si désespérée. Ils étaient ensemble, ils avaient rempli leur mission, s’en étaient sorti indemnes et puis avec un peu de chance ils pourraient récupérer une prime intéressante.

– Je te laisse t’occuper de la saloperie dans l’église ? dit-elle à Khammy avec un regard malicieux.

Khammy sourit et hocha la tête en guise de réponse. Oui se dit-elle, après tout, ça aurait pu être bien pire.

***

Il y avait bien un vieux robinet rouillé sur le côté de l’église. Il crachota un peu lorsque Khammy tourna la manivelle. A son grand soulagement, un mince filet d’eau se mit à couler. Il s’empressa de remplir le jerricane, puis commença à se déshabiller. 

L’avantage d’être dans un désert brûlant, c’est que les vêtements sèchent très vite. Il mit son tee-shirt et sa chemise fraîchement rincées à cheval sur les barrières encore debout près du perron, puis remplit à nouveau le jerricane et se le versa sur la tête. Il recommença l’opération plusieurs fois, jusqu’à ce que les morceaux de viscères dans ses cheveux aient complètement disparus. 

Quand il eut terminé, il s’assit au soleil et sortit le paquet de clopes largement entamé. Il profita de ce moment pour réfléchir à ce “fantôme” qu’il avait entre-aperçu. C’était une silhouette plutôt fine et menue qui s’était faufilé à l’extérieur, une femme ou bien un enfant… Comment était-il arrivé ici ? Peut-être que la voiture que Lunnah tentait de réparer était la sienne ? 

Khammy se massa les tempes. Toutes ces questions, mais toujours pas de réponses…

N’empêche que venir se planquer au-dessus d’un nid de Nock’rax était soit complètement idiot, soit sacrément couillu !  Pour tenter de fuir les pillards qui rôdaient dans le coin peut-être…

Khammy grimaça, ces foutus pirates du désert mettaient un sacré bordel sur leur passage. Il n’acceptait que très rarement les contrats où il en était question. Trop compliqué pour au final une prime dérisoire. Au moins avec les “bestioles” il savait à quoi s’en tenir. À ce propos, il sortit son couteau de chasse de sa botte. C’est le moment de commencer la partie la plus passionnante de cette journée ! songea-t-il sarcastiquement. 

Sa cigarette terminée, il se leva, récupéra ses vêtements et entra dans l’église. Malheureusement il comprit rapidement qu’il allait devoir sacrifier sa chemise faute de sac pour transporter ses “trophées”. Il leva les yeux au ciel, foutu loi de murphy !

Khammy s’agenouilla et commença à éviscérer la créature. Il récupéra le foie et la poche à venin pour la revente au marché noir, puis les globes oculaires comme preuve à ramener au bureau des primes de Neo Vegas.

Quand il eut fini sa cuisine, il empaqueta le tout, puis retourna se rincer au robinet. Il eut juste assez d’eau pour enlever le sang sur ses mains, son couteau, et remplir le jerricane de moitié avant que la source ne tarisse définitivement. 

Debout face à la route, le soleil de fin d’après-midi dans le dos allongeant son ombre, Khammy ralluma un mégot qui lui restait. Maintenant le plan était de retrouver leur van. De toute façon, il n’y avait pas beaucoup de solutions pour l’aspirant voleur. D’un côté Neo Vegas, la seule ville à moins d’une journée de route, de l’autre, le désert sur des milliers de kilomètres. Avec un réservoir à moitié vide, il faudrait être maso pour tenter de partir dans l’autre sens !

Torse nu, son tee-shirt sur l’épaule, son paquetage et son jerricane à la main, Khammy écrasa sa fin de cigarette et marcha en direction de Lunnah et de la bagnole qu’elle tentait de réparer. 

***

Le soleil lui brûlait le bas du dos, en tout cas la partie qui n’était pas à l’ombre du capot de la voiture. Mais être à l’abri du soleil n’était pas forcément mieux. Sous la tôle de la mustang, c’était une vraie fournaise. Les mains dans le camboui, le front trempé de sueur, Lunnah tentait de faire démarrer ce foutu moteur. 

Cette voiture n’était pas là depuis très longtemps, deux jours maximum vu le niveau de la batterie. Le moteur avait dû surchauffer, le ventilateur avait lâché, et des fils avaient grillé, mais rien d’irréparable. Heureusement qu’elle avait pu récupérer sa veste, elle gardait toujours dans une poche quelques outils en cas de panne ou de mauvaises rencontres…

Pour une passionnée de mécanique comme elle, c’était un jeu d’enfant à rafistoler. Ce qui l’avait énormément ralenti, c’était cette chaleur insupportable. Elle avait dû mettre un foulard de fortune sur son crâne rasé pour éviter que la transpiration ne lui coule dans les yeux et ne la gêne. 

Lunnah finissait de réparer les fils abimés, quand elle entendit des bruits de pas dans la poussière derrière elle. Elle sortit la tête de sous le capot et se retourna pour voir Khammy qui approchait. C’est dingue se dit Lunnah, ce type ne transpire même pas alors que je suis complètement en nage… 

Son mentor posa son sac au sol et commença à remettre son tee shirt.

– Alors ? Tu as pu réparer ce tas de ferraille ? dit-il.

Lunnah le regarda avec un sourire triomphant. Elle se redressa  et  s’installa sur le siège conducteur, raccorda des fils sous le volant et au bout de quelques secondes le doux ronronnement de la mustang se fit entendre. Fière comme un coq, elle sortit de la voiture, laissant le moteur chauffer.

Impressionné par sa jeune protégée, il lui tendit le jerricane d’eau pour qu’elle puisse se rafraîchir. Elle but longuement avant de redresser la tête.

– Evidemment c’est moi qui conduit ! Dit-elle en claquant le capot.

***

La nuit était tombée depuis un moment quand enfin ils retrouvèrent la piste de leur van. Ils avaient roulé lentement pour pouvoir inspecter le bord de la route. Heureusement pour eux les phares de la voiture fonctionnaient encore, ce qui leur permit de voir les traces de freins sur le bitume juste avant un vieux panneau indiquant Las Vegas : 69 Miles. Khammy nota que le nom avait été corrigé pour écrire Neo Vegas à la place. 

Ils stoppèrent le véhicule et descendirent pour aller inspecter les alentours, éclairés par la lumière faiblarde de la voiture.

– Alors ? demanda Lunnah accoudée sur le capot de la Mustang.

Khammy qui s’était avancé pour suivre les empreintes dans le sable se releva, et épousseta son jean. Puis comme à son habitude, sortit son paquet de cigarette et soupira en constatant qu’il était quasiment vide. Il avait fait les réserves avant de partir, mais évidemment tout était dans le van…  Il craqua une allumette contre sa cuisse, chassant l’obscurité autour de lui.

Debout, fumant sa clope et regardant le désert devant lui, Khammy fronça les sourcils. Il s’était un peu éloigné de la voiture en suivant les traces, tentant de comprendre pourquoi le van avait freiné brutalement. Sa conclusion ne lui plut pas du tout.

– Tu as trouvé quelque chose ? insista Lunnah derrière lui.

Khammy sortit de ses réflexions et se tourna vers elle.

– Il y a des traces du van, mais aussi des motos, elles vont toutes en direction du sud vers ces collines, là bas…

Il désignait ainsi des falaises qu’on distinguait à peine,  silhouettes lointaines n’augurant rien de bon, même sous la lumière de la lune qui s’était levée. Lunnah se redressa et leva les yeux au ciel tout en soupirant.

– Aaaah ! Je sens que je vais pas aimer la suite ! s’exclama-t-elle.

Khammy tira sur sa garot, le regard dans le vague. 

– Ouais…dit-il en fronçant les sourcils. Notre van est entre les mains de maraudeurs… 

Qu’est ce qui pouvait être pire ? Même les “bestioles” étaient plus respectueuses que ces vautours à moto. Enfin dans un sens.

S’ils retrouvaient le van cette nuit, dans le meilleur des scénarios ils seraient en vie avec un van vidé de tous leurs stocks et l’essence à moitié siphonnée.  Il broya son paquet vide toujours dans sa main, tentant de contenir sa colère. Il avait mis plusieurs années à constituer leur matériel, commençant à l’époque où Lunnah était toute petite, c’était pour elle qu’il avait fait ça. Non, pensa t-il, je ne vais pas les laisser tout gâcher. 

***

Cette journée avait vraiment mal commencé et elle ne pouvait pas plus mal finir, pensa Lunnah qui regardait les étoiles, toujours accoudée au capot de la vieille sportive.  Une mission qui avait failli mal tourner, leur van disparu et pour compléter le tableau, des saloperies de maraudeurs ! 

Dans cette partie du désert on les appelait les “crânes blancs” en référence aux décorations morbides qu’ils accrochaient fièrement sur leurs bolides. Ces types-là, elle avait appris très tôt à les éviter, ils avaient le cerveau cramé à force de se défoncer avec tout et n’importe quoi et ce qu’ils aimaient surtout c’était détruire, piller et tuer. En général ils réussissaient à ne pas croiser leur chemin au cours de leurs missions, mais là ils n’allaient pas avoir d’autre choix. Non définitivement ça ne pouvait pas être pire.

– De mieux en mieux ! s’emporta Lunnah en se redressant. C’est quoi le plan ? 

– On laisse la caisse ici et on continue à pied vers les montagnes, lui répondit Khammy. Avec un peu de chance on ne devrait pas tarder à les croiser, même ces tarés ne s’enfoncent pas dans le désert la nuit…

Sur ces mots, Lunnah hocha la tête et coupa le contact de la voiture. Une fois le moteur et les phares éteints, ils purent apprécier le silence du désert. Le ciel piqué d’étoiles au-dessus d’eux, leurs offrait un spectacle incroyable qu’ils avaient rarement le temps d’apprécier au cours de leurs périples. 

Lunnah frissonna, la nuit était glaciale malgré sa veste sur les épaules. Au loin, un coyote hurla à la mort. Les deux compagnons restèrent attentifs aux bruits autour d’eux, d’autres créatures bien plus dangereuses pouvaient arpenter le désert la nuit. 

Ils marchèrent donc silencieusement dans l’obscurité pendant un long moment avant d’apercevoir, se dessinant sur l’horizon, une formation rocheuse faiblement éclairée.

Arrivés à proximité, ils entendirent le bruit régulier d’une musique provenant d’une boîte à rythme amplifiée par des enceintes. Le son augmenta au fur à mesure qu’ils se rapprochaient du relief rocailleux, au point que le vacarme de la musique finit par couvrir le bruit de leurs pas.

Le duo se glissa à travers des escarpements, jusqu’à un orifice où ils s’installèrent à plat ventre. A présent allongés au bord d’une falaise surplombant de plusieurs mètres un plateau rocheux, ils purent observer tranquillement ceux qui étaient à l’origine de tout ce vacarme. 

Éclairés par la lumière d’un feu, cinq maraudeurs étaient apparemment en train de célébrer un évènement. Ils parlaient fort, riaient, et buvaient. Certains titubaient tout en dansant sur le rythme de la musique. A quelques mètres de là, dans la pénombre, un pick up renforcé de plaque métalliques ainsi que deux motos tout terrain poussiéreuses décorés de crânes humains étaient garés.

Un peu à l’écart, Khammy distingua leur van qui à son grand étonnement n’était même pas surveillé. 

– Le van est là ! dit-il en le pointant du doigt.

Les “crânes blancs” ne prenaient pas la peine de sécuriser leurs camps. Ceux qui croisaient leurs chemins finissaient massacrés ou bien en trophées suspendus à leurs véhicules. Ils étaient réputés pour leur barbarie, alors qui serait donc assez fêlé pour aller les provoquer en plein milieu de leur territoire ?

Khammy réfléchissait à une stratégie quand Lunnah lui montra quelque chose.

– Regarde ! Voila ton voleur, ou plutôt ta voleuse ! 

Solidement attachée au pare-buffle du pick-up par de grosses chaînes, une jeune femme aux cheveux noirs plutôt menue et couverte de bleus observait les maraudeurs en train de se saouler autour du feu. 

– C’était bien la peine de nous piquer le van si c’est pour le refiler à ces tarés ! rajouta-t-elle agacée.

Khammy n’avait pas pris en compte la possibilité que leur voleur ne fasse pas partie de cette bande de dégénérés. Ça ne faisait aucun doute qu’elle risquait de passer un très mauvais moment si personne ne la sortait de là. Après une longue réflexion, Khammy prit une décision sur la suite du plan. C’était risqué il le savait mais ça pouvait marcher. Avec un peu de chance. Il se redressa et sans quitter la scène des yeux s’adressa à sa jeune amie.

– Je vais détacher la fille, toi tu t’occupes du van…

– QUOI ! s’exclama Lunnah abasourdie. T’es complètement malade ! Ils sont plus nombreux et on n’a presque pas d’armes ! Tout ça pour une sale voleuse ?!

Khammy la regarda, sans ciller. Décidément ses yeux étaient troublants, Lunnah cru même les voir luire dans l’obscurité, mais c’était forcément son imagination. Après tout, la nuit était déjà bien avancée et son esprit épuisé devait lui jouer des tours. 

– C’est pour ça que j’ai besoin que tu me couvres lui rétorqua-t-il en souriant.

Elle haussa les épaules sans répondre. Tout en regardant la silhouette entravée au véhicule, Lunnah estima que cette fille devait avoir une vingtaine d’années tout au plus. Pas beaucoup plus vieille qu’elle en somme.

– Elle est morte si on ne fait rien et tu le sais, ajouta-t-il plus sérieusement. Va récupérer des armes au van et moi je m’occupe de faire diversion.

Il était décidé et rien ne pouvait le faire changer d’avis, Lunnah le savait, c’était dans sa nature de vouloir sauver tout le monde. Elle aurait beau argumenter pendant des heures, ça n’y changerait rien. Elle se calma, hocha la tête résignée et le regarda s’éloigner dans la pénombre, descendre la falaise par la gauche et se diriger furtivement vers le camp. Elle avait confiance en lui, il les avait souvent sortis de situations délicates, mais cette fois-ci elle avait un mauvais pressentiment.

– Sois prudent… murmura-t-elle.